Répondre à la demande sociale, même quand elle n’appelle plus

La contractualisation de la recherche est devenue banale pour nombre d’entre nous. Certains le regrettent au nom d’une autonomie scientifique perdue, d’autres s’en réjouissent, estimant disposer ainsi de moyens qu’ils n’auraient pas obtenu autrement. L’ANR ou le PCRD sont des machines administratives huilées : on dépose un projet, on est évalué par des collègues, on rend des rapports millimétrés avec le minimum de contenu possible, et on achève la bête en faisant des présentations à des séminaires de restitution, dont le public est d’abord composé de pairs s’abreuvant à la même auge. On prétend qu’on va sauver le monde ou révolutionner sa discipline, personne n’est dupe, on réalise ce qui nous excite avant de publier de beaux articles voire, miracle, de faire sortir un bidule appliqué du néant.

Dans la vraie vie de laboratoire existe un autre monde du contrat de recherche, dans lequel on est directement confronté à la fameuse « demande sociale », sous une forme très incarnée. Cette histoire se situe dans ce monde, il y a fort longtemps. En ce temps-là, une administration était en crise et craignait même que diverses juridictions ne viennent mettre leur toques dans ses petites affaires. Fort heureusement, il se trouva qu’elle croisa la route de quelques chercheurs porteurs de solutions à ses problèmes. Un entretien rondement mené avec le Directeur de la dite administration, puis un passage express par la case comptable, conduisirent à la signature d’un contrat très précis entre les deux parties.

Les chercheurs se mirent aussitôt à l’ouvrage et, après une année de dur labeur, envoyèrent leur rapport au commanditaire. C’est alors que leurs ennuis commencèrent : certes leurs factures furent réglées, mais leurs courriels et courriers demeuraient sans réponse, et leurs demandes de rendez-vous pour présenter les résultats semblaient n’intéresser personne. Il faut dire qu’entre-temps le Directeur était parti occuper un poste bien plus prestigieux et que son successeur ne semblait craindre ni les juges ni les crises. Après nombre d’atermoiements , ils furent finalement reçus en catimini par un vague chef de bureau ayant parcouru leur prose d’un oeil distrait.

Leur calvaire ne s’acheva pas là : il fallait encore obtenir de cette administration, désormais tirée d’affaire, l’autorisation de publier les résultats. Mais comment agir face à une bureaucratie devenue sourde et  muette ? Tels des usagers de base défendant leur dossier, ils se résolurent à envoyer un courrier recommandé. Quelques semaines plus tard, ils obtinrent enfin le précieux sésame au coeur d’une réponse paraît-il d’anthologie. A défaut de satisfaire la demande sociale désormais éteinte, au moins quelques collègues ont-ils pu bénéficier du savoir ainsi chèrement produit.

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