Archives mensuelles : février 2014

Certains projets sont plus égaux que d’autres

Quelle est la différence entre un jeune et un vieux chercheur ? Bien sûr, leur indice h et leur salaire, mais aussi le fait que le second entre dans des boîtes noires impénétrables au premier. Ce dernier, en effet, attend fébrilement le résultat d’une soumission, pendant que son aîné, lui, fait partie du comité de rédaction ou de sélection.  Occasion  de franchir les limites de la vraie vie de laboratoire et de découvrir que, loin d’être une source certaine de pouvoir, cette nouvelle position consiste plutôt à naviguer au milieu des vieux crocodiles à qui on ne la fait pas, délicate stratégie pour se faire une place dans le marigot.

Notre histoire débuta sous les meilleures auspices : ce comité d’expertise réuni pour un appel d’offre était de fort belle facture et les procédures semblaient pour le moins professionnelles. Aussi, notre plus si jeune collègue, novice en la matière, se réjouissait d’échanger en si bonne compagnie pendant les deux journées de réunion. Les reviewers avaient bien fait leur travail, l’information sur les projets était collectivisée, le comité d’organisation avait prévu thé, café et plateaux repas d’un fameux traiteur, tout en s’enquérant à l’avance des préférences alimentaires des experts. Et puis, il est bien dépaysant d’échanger en situation interdisciplinaire, se dit-elle, après avoir lu le livre d’une sociologue canadienne portant précisément sur ces situations.

La règle du jeu avait été donnée d’entrée par un responsable de l’institution hébergeuse : l’appel d’offre réunissait différents commanditaires ayant des priorités distinctes, mais qui se soumettraient au verdict scientifique. Tous les projets classés A par le comité seraient financés, d’une façon ou d’une autre, et ceux classés C ne seraient pas retenus. Quant aux B, les commanditaires seraient libres de les financer ou non, suivant leur intérêt pour ces promesses de nouvelles connaissances. Après les avoir ainsi informé, le responsable se retira et les laissa travailler en chambre capitonnée.

Tout se passa à peu près unanimement pendant un temps : les budgets de bons projets correspondait grosso modo à l’enveloppe de financement envisageable, les divergences entre membres du comité demeuraient limitées. Et puis, soudain, le projet d’une star fut soumis au jugement : il était très mal noté par les reviewers, et le comité critiqua également le caractère plus que lacunaire de la proposition, qui tenait en deux pages. Mais le secrétaire du groupe leur indiqua qu’un des commanditaires voulait absolument soutenir la thématique traitée et connaissait, comme tous ceux situés autour de cette table, les travaux de la dite star. Ne se laissant pas démonter, notre consoeur s’enhardit en évoquant le rejet qui venait d’être prononcé pour un projet moyen, et combien l’acceptation de ce projet de star reviendrait à discréditer le comité scientifique.

Commença alors une délicate négociation : le secrétaire suggéra au groupe de noter B- afin de marquer le caractère inachevé du projet tout en permettant au commanditaire de repêcher le projet. Entraînés par la jeune impétueuse, quelques alligators et gavials admirent à leur tour que la science saurienne ne pouvait être ainsi bafouée. Après une demie-heure de discussion, le secrétaire indiqua qu’en l’état de ses connaissances, appel d’offres ou pas, le projet serait financé. De plus, il craignait qu’en cas de mauvaise notation, le commanditaire vexé ne contribue plus à hauteur de ce qu’il avait promis. Le bel édifice bâti de compromis entre demande sociale et excellence scientifique menaçait donc de s’effondrer.

Jusque là très silencieux, le plus âgé des crocodiles, surnommé le caïman depuis son passage dans une école prestigieuse, emporta le morceau d’un brusque coup de dents. Il ouvrit un oeil et proposa de noter le projet C+, d’écrire une longue lettre manifestant ses manquements importants dans son état actuel, mais aussi de souligner l’intérêt prioritaire de la thématique traitée. Aussi, on demanderait à la star de produire une deuxième version, celle-ci étant laissée à l’appréciation du commanditaire et de lui-même, le plus compétent sur le sujet traité. Estomaquée par tant d’audace et fort contrite, la novice se tut. Elle avait découvert à ses dépens que si tous les animaux sont égaux dans le marais académique, certains le sont plus que d’autres.

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