Publier un article de commande, mais en tranches

En raison de l’espace limité des pages et du nombre toujours grandissant de collègues voulant brouter l’herbe verte de revues supposément prestigieuses, il est, paraît-il, devenu de plus en plus long et difficile de faire publier ses manuscrits. Enfin, ça, c’était avant PLOS ONE et autre méga-revues qui, contre argent trébuchant, acceptent votre prose du moment qu’elle tient la route. Mais, dans la vraie vie de laboratoire, il existe un autre type de publication : inutile de vous acharner à peaufiner vos résultats, on vient gentiment vous demander, par voie électronique ou téléphonique, le plus poliment possible, de bien vouloir accorder à cette revue un peu de votre temps.

Usuellement, c’est ce qui vous arrive en fin de carrière, et c’est d’ailleurs l’un des meilleurs indices du vieillissement académique : on ne vous ferme plus les portes, c’est devant la vôtre  qu’attendent patiemment des collègues. Mais cela arrive aussi aux one-hit wonder : ce magnifique article qu’ils ont réalisé jadis, il faudrait le refaire encore et encore. Oh, certes un peu différemment, nous ne mangeons pas du pain de l’auto-plagiat, mais tout de même, ou alors peut-être pourriez-vous faire un guest editorial qui mettrait en valeur notre numéro. Néanmoins, par les circonstances les plus étranges, il arrive que des jeunes collègues soient aussi touchés par la bénédiction de la commande.

Notre histoire du jour commença lorsqu’un Chercheur Chevronné visita le très prestigieux rédacteur en chef d’une revue en vue, et lui signala qu’une thématique importante n’avait pas été traitée dans son opuscule depuis fort longtemps : aussi, il lui proposa de diriger un numéro qui lui serait consacrée. Aussitôt dit, aussitôt fait : le Chevronné déploya son vaste réseau et commanda aux quatre coins du monde des contributions à des collègues eux-mêmes reconnus. Il s’agita tant qu’il fut bientôt couvert de pages, si bien que toutes ces contributions dépassaient largement la place que la revue pouvait leur accorder. Que faire ? Après les avoir sollicités, il eut été inconvenant de décommander de si brillants collèges ; aussi, qu’à cela ne tienne, notre Chevronné repris son bâton de pèlerin et retourna voir le rédacteur en chef. Ni une, mais bien deux : le numéro commandé sera désormais double, afin de bien faire les choses.

Notre Chevronné n’a plus qu’à remplir l’espace laissé par les contributions déjà sollicitées et il fit donc appel à des auteurs de second rang, dont notre héroïne du jour. Jeune chercheuse en situation précaire, ses travaux avaient déjà été aperçus par le Chevronné, qui la sollicita donc pour tirer un nouvel article de sa thèse. Cet honneur ne fut cependant pas un cadeau tout cuit : le Chevronné voulait des articles à la hauteur et trois versions du texte passèrent entre ses mains très critiques avant qu’il soumit l’ensemble du garguantesque dossier à la revue. Même commandé, on ne reçoit pas son article dans une pochette surprise.

Et de surprise, il en est question : quelque temps plus tard, le Chevronné avertit la Jeune qu’en raison d’une trop grande abondance de biens, son article avait été chirurgicalement amputé. Rien de bien grave, lui dit-il, il avait personnellement veillé à ce que seul du gras soit prélevé : le coeur de la pensée juvénile, et donc bien alerte, avait été préservé. Bien sûr, nous sommes dans un monde où l’idée même d’épreuves et de bons à tirer n’existe pas ; il lui fallut donc attendre la sortie effective du numéro pour réaliser l’ampleur des dégâts. Tout commença bien : son nom était là en gras, entouré de prestigieuses signatures ; néanmoins, la lecture du sommaire la frappa : le nombre de pages était fort déséquilibré entre les stars, demies-stars, quarts-de-stars et elle-même.

En tournant fébrilement les pages jusqu’à l’introduction de son article, elle fut provisoirement rassurée : la titraille semblait identique à celle de son manuscrit. Mais, parvenue à la fin de l’article, elle n’en crut pas ses yeux : toute la conclusion avait sauté et le sens de l’article en était donc profondément modifié. De plus, une lecture attentive montrait un travail d’orfèvre dans la découpe : là un paragraphe, ici une note, tout était bouleversé et elle ne reconnaissait ni son texte ni ses arguments. Oh, bien sûr, c’étaient bien ses mots patiemment rassemblés, mais, surlignant scrupuleusement la version d’origine, elle réalisa qu’un tiers du manuscript était passée à la trappe et, avec lui, nombre de subtilités.

C’est en croisant quelques collègues proches qu’elle mesura l’effet des coupes : ils étaient fort étonnés du ton de l’article et de sa facture qui ne ressemblaient guère à ce qu’ils savaient d’elle. Sa personnalité scientifique en était transformée, pour le meilleur et pour le pire. Oh, que cet article fut utile pour obtenir un poste permanent, la publication dans cette revue étant considérée comme un gage de grande qualité; ah, qu’elle la mettait mal à l’aise cette signature devançant des pages qui n’étaient plus siennes. Aussi, elle s’empressa dès son recrutement de ne mentionner qu’exceptionnellement cet article et surtout de ne jamais le citer. Entre la commande appétissante et le plat finalement servi, les cuisiniers de la science ont parfois des couteaux aiguisés.

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3 Commentaires

Classé dans Publications

3 réponses à “Publier un article de commande, mais en tranches

  1. C’est malheureux 😦

  2. Une idée : déposer l’article dans sa version intégrale sur l’archive ouverte HAL ? Bien souvent, les articles sur HAL sont mieux référencés sur le web que les versions officielles des revues.

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