La revue qui se pensait bonne

Gérer une revue scientifique n’est pas une sinécure. Il faut traiter les articles venus de toutes parts, trouver des relecteurs, les relancer sans cesse parce qu’ils ne respectent pas leurs délais, faire face à des auteurs mécontents du rejet de leur formidable prose, maîtriser les sous-traitants indiens ou thaïs chargés de la mise en page pendant que les profits entrent dans les caisses de l’éditeur. Mais dans la vraie vie de laboratoire, gérer une revue c’est aussi s’assurer de son prestige, de sa reconnaissance et pour cela, surveiller un nombre magique, l’IF.

Notre histoire débute par une chaude journée de l’été commençant. Comme chaque année à cette époque, le rédacteur en chef de l’International Journal of Rump steak Butchery était nerveux : il attendait les résultats produits par la Society for Impartial Information, et tout particulièrement son facteur de rayonnement ou Influence Factor, parce que cela faisait tellement plus chic écrit en anglais. Et puis, anyway, tout le monde disait IF. A l’aide de données compilés, la SII allait donner son verdict en calculant le nombre moyen de citations par article publié.

Ces dernières années, tout allait bien pour l’IJRB : son IF augmentait régulièrement depuis un modeste 0,3 jusqu’à un appréciable 1,1 et le rédacteur en chef, lecteur de marc de café à ses heures perdues, y voyait le symbole de sa politique éditoriale réussie. Il avait arrêté de publier des articles sur les moyennes côtes et des monographies sur les bouchers stars pour laisser toute la place à des données statistiques et des analyses de laboratoire. Stratégie payante au nom de la vraie science bovine.

Vers 17h, le fax tomba en provenance de la SII : l’IF de l’IJRB était de 0,005. Il crut d’abord à une erreur d’impression, mais dû vite se rendre à l’évidence. En effet, dans la soirée, l’information circulant, trois auteurs l’avaient contacté pour retirer leurs articles qu’il venait d’accepter : ils ne voulaient plus publier dans une revue tombée dans les basses côtes du prestige académique. Il avait beau les rassurer, leur affirmer que la SII allait publier un rectificatif, ils demeuraient aussi têtus que des taureaux camarguais. Quelques jours plus tard, une partie de son comité de rédaction voulut quitter l’abattoir, estimant que leur réputation risquait de pâtir s’ils étaient associés à une telle chute. Et la SII demeurait sourd à ses appels à la vérification des données, voire même à leur contrôle par un huissier.

Au bout d’une longue quinzaine, enfin vint une réponse : il y avait effectivement une erreur, mais pas celle que notre rédacteur en chef attendait. En effet, depuis plusieurs années, la SII confondait les citations de lInternational Journal of Rump steak Butchery avec celles d’une autre revue, l’International Journal of Rump steak and T-bone Butchery. Aussi, loin de la belle progression de son IF vénéré, le rédacteur voyait son cher IJRB affublé d’un médiocre, mais plus juste par rapport à l’IJRTB naguère cannibalisé, 0,55. Certes, cela suffit pour que les auteurs acceptassent d’y publier à nouveau et que les collègues effrayés rejoignissent penauds  son comité de rédaction.

Mais, tout de même, en contradiction avec son patronyme, la Society for Impartial Information avait fait preuve d’une grande légèreté en ne vérifiant pas ce résultat pour le moins étonnant.  Aussi s’en offusqua-t-il dans un edito et expliqua-t-il à ses lecteurs les arcanes de l’IF, en publiant parallèlement le communiqué rectificatif de la SII. Abandonna-t-il pour autant la précieuse mesure, maintenant qu’il la savait soumise à tant d’avanies ? Que nenni, il estimait qu’en dépit de ses défauts, il fallait continuer à la révérer faute d’alternative. Car, en ce temps-là, le monde des revues, même bouchères, était peuplé de moutons de panurge.

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1 commentaire

Classé dans Publications

Une réponse à “La revue qui se pensait bonne

  1. Bourricot

    il faudrait peut-être que les données de citations elles-mêmes et les moulinettes de calcul soient sous des licences libres permettant la reproduction du calcul des indicateurs ? Qu’il y ait des erreurs, c’est une chose, mais quand les erreurs ne peuvent être détectées que par les détenteur des données et des algorithmes, alors là ça ne va plus…

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