Des étudiants comme travailleurs invisibles

L’expérience ordinaire des étudiants pour un enseignant-chercheur, ce sont souvent les copies idiotes, la négociation des notes façon boutiquier, les salles de cours toujours trop pleines ou mal chauffées, l’encadrement de stages fantômes, bref du temps perdu alors qu’il souhaite se consacrer à autre chose, sa grande recherche qui, elle, n’avance pas. Il fut un temps où cette tension entre deux métiers devenus orthogonaux était moins grande, et où les étudiants n’étaient pas une charge mais une ressource. Certes, encore aujourd’hui, on peut essayer de les obliger à acheter le magnifique manuel qu’on vient de publier, ce qui conduit au gain de maigres droits d’auteur. Mais, dans la vraie vie de laboratoire, il y avait jadis bien d’autres moyens d’exploiter cette main-d’oeuvre gratuite que formaient les étudiants.

Notre histoire du jour se déroulait à cette époque, dans une grande faculté de province où un enseignant parisien avait échoué faute de meilleur poste. Il n’était pas encore très connu, mais ne manquait pas d’ambition ; aussi, cette assignation provisoire ne devait pas le freiner dans son ascension, en dépit des longs trajets en train depuis Paris et des amphithéâtres pleins. Prenant l’exemple de ses maîtres exploitant sans vergogne le travail d’autrui, il décida donc de les mettre à l’ouvrage. Mais cela était moins simple qu’il n’y paraissait, puisqu’il ne possédait guère de monnaie d’échange sous forme de postes ou d’heures de cours, et que son prestige était alors insuffisant pour lui garantir des esclaves volontaires.

Pour contourner cet obstacle, il rusa donc en s’appuyant sur les contraintes même de l’enseignement. Il lui fallait noter, il noterait, il devait donner des travaux aux étudiants, mais c’est bien pour lui qu’ils trimeraient et non pour eux, sans même le savoir. Deux années durant, il fit ainsi coder des petites annonces immobilières publiées dans un magazine de référence : présentation du bien, description de l’environnement, prix, tout cela devait être rigoureusement enregistré. Et les étudiants s’appliquaient car leurs notes de licence dépendaient bien plus de leur suivi du protocole que de la valeur de la vague paraphrase qu’ils en tiraient. Bien sûr, il lui fallait vérifier la qualité de temps en temps, mais des milliers d’annonces et des centaines d’heures de travail lui furent ainsi épargnées.

Il ne lui restait plus qu’à analyser ces données et les publier comme siennes dans une prestigieuse revue. Dans cet article, la forme impersonnelle dominait « on a choisi », « on a sélectionné » , « on a étudié » mais nulle trace d’étudiants à l’horizon, l’auteur avait travaillé seul et il ne se fendit même pas d’une note de remerciement pour ses collaborateurs à temps partiel. Certains parmi eux finiraient sans doute par apercevoir l’article mais, peu importe, ils avaient obtenu leur diplôme et n’auraient de toute façon pas voix au chapitre. Fort satisfait de la manoeuvre, il décida de la diversifier avec de nouvelles générations de travailleurs qui s’ignoraient.

Cette fois-ci, il leur donna une corvée inédite sous l’apparence d’un formulaire statistique très précis ; il fournissait des feuilles à garnir et si, par malheur, un étudiant le remplissait mal, il lui faisait payer la nouvelle feuille. Pourquoi donc demander une telle minutie ? Parce que notre Parisien trouvait que cette vie de turboprof lui coûtait fort cher et qu’il fallait bien arrondir ses fins de mois en revendant à un organisme les formulaires remplis par les soins de ses opérateurs interchangeables. Las, il se trouva que le frère d’une étudiante était employé par le dit organisme, aussi elle clama haut et fort qu’une telle exploitation était indigne au vu des profits générés. Bien sûr, l’enseignant dénia mais le voile était déchiré : le prolétariat intellectuel avait désormais découvert la véritable nature de ses travaux dirigés.

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Classé dans Financements, Publications

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