Archives mensuelles : août 2014

Le petit atelier de la fraude

Quand une fraude scientifique est mise à jour, c’est la grande fuite des coauteurs : ah, mais je n’ai rien fait, ça n’est pas moi qui ait écrit cela, je n’étais pas au courant, je n’ai rien vu. Bref, mon nom est sur le texte, l’article est dans mon CV, mais je n’en suis pas vraiment responsable si les choses tournent vinaigre. Et, souvent, les enquêtes menées par les  revues ou les universités conduisent à cette même exonération, même si elles contiennent parfois des critiques de nature morale, comme celle d’une négligence coupable.

Mais ces multiples affaires, impliquant notamment des biologistes, des psychologues ou des médecins, ne doivent pas vous faire conclure que, le reste du temps et dans les autres disciplines, tout va bien Madame la Marquise de l’ANR, nous sommes des scientifiques mus par une éthique de la vérité. Et quand on interroge (anonymement) des chercheurs ordinaires, ils avouent un peu honteux que, oui, dans la vraie vie de laboratoire, ils ont effacé un point, ils avaient besoin de cet article, ils ont écouté les relecteurs même s’ils n’étaient pas d’accord, ils ont obéi à la revue, à leur patronne, ils ont voulu aider un petit jeune mais n’auraient pas dû. Cependant, en général, personne n’en a rien su ou vu ; ou plutôt les observateurs préfèrent se taire, ignorer les faits ou fuir vers d’autres centres de calcul.

Notre histoire du jour souligne que, face à des collègues toujours susceptibles de se métamorphoser en témoins bavards, demain ou dans vingt ans, il est des solutions radicales que certains artisans n’hésitent pas à déployer. Dans de nombreuses disciplines, un chercheur isolé, avec peu de moyens, n’a aucune crédibilité pour produire expériences et résultats à lui tout seul. Il lui est donc inutile de signer « en nom propre », personne ne pouvant croire un seul instant qu’une telle recherche ait pu être menée par un auteur unique.

S’il faut trouver des coauteurs, qu’à cela ne tienne, dans son atelier notre artisan se met à les façonner, les dotant de patronymes relativement communs et les plaçant, comme lui, dans des institutions de troisième zone. Neuf signataires appartenant à quatre centres, que voilà une belle collaboration, et il n’oublia pas de remercier des assistants et techniciens ! Une fois l’article patiemment fabriqué de A à Z, restait à passer sous les fourches caudines des relecteurs, qui pourraient s’étonner du rassemblement d’une telle brochette.

Là encore, l’imagination de notre artisan fraudeur fut mise en oeuvre : lorsque le formulaire électronique de l’éditeur lui demanda de suggérer des relecteurs, il indiqua les noms des personnalités relativement reconnues et fournit, bien entendu, leur adresse électronique personnelle. Tellement personnelle qu’elles ne se situaient pas sur un serveur universitaire, mais dans des entreprises privées : après tout, chacun a bien droit à une adresse chez Google, Yahoo ou Apple, et puis les informaticiens des facultés sont parfois tellement tatillons qu’on préfère contourner leurs procédures de sécurité.

Ainsi, il put recevoir comme prévu l’article qu’il avait lui-même écrit et formuler des critiques mesurées, mais réelles : telle référence manquait, telle méthodologie devait être explicitée, telle limite de généralisation soulignée. Bien entendu, il attendit quelques jours avant de répondre et n’insistait pas sur les mêmes points d’une identité de relecteur à une autre. Et plus le relecteur était prestigieux, plus il tardait à produire sa review, indiquant en passant qu’il ou elle avait entre-temps communiqué à une importante conférence.

Après une révision modeste, le rédacteur en chef lui annonça bientôt l’acceptation du manuscrit et il lui répondit que tous les coauteurs étaient ravis, ces derniers étant bien sûr en copie du courriel. L’un d’entre eux surenchérit même en félicitant l’auteur correspondant et la revue pour le travail de mise en forme de la version finale de l’article. Le petit atelier avait bien fonctionné et devant tant de succès, le chercheur grisé développa rapidement sa production contrefaite. Tant et si bien qu’il finit par être pris, l’une de ses « relectrices » se trouvant appartenir à un comité de rédaction. Que la science serait simple si nous n’avions comme collègues que des amis imaginaires et comme limite à nos articles que le talent de notre plume.

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