Archives de Catégorie: Recrutements

Des affinités électives ou le triomphe de la libido sciendi

La vie académique n’est plus ce qu’elle était : avant, la liberté régnait en tous lieux, alors qu’aujourd’hui comités d’éthiques et déclarations d’intérêts fleurissent en tous sens. Mais ces dispositifs ne visent respectivement que l’exploitation des données des sujets sur lesquels on produit force expériences et les relations avec les sorcières du marché qui séduisent les chercheurs pour mieux les domestiquer, la demande sociale et économique se transmutant ainsi en une offre scientifique dans une réaction alchimiquement parfaite.  Dans la vraie vie de laboratoire, il n’y a guère de moyens pour tempérer les inimitiés tenaces ou les partenariats endogames du monde académique.

Notre histoire du jour s’est déroulée naguère dans un organisme de recherche, au sein d’une assemblée chargée de la reproduction de son corps.  Les collègues autour de la table se connaissaient bien pour avoir déjà présidé à de telles épreuves d’appariement. Ils ne s’appréciaient guère et il y avait des tensions entre une alliance majoritaire et un quarteron de minorités qui, privé de pouvoir numérique, faisait preuve de grandes capacités mandarinales. Crise oblige, il y avait pléthore de prétendants mais, comme toujours, certains se dégageaient du lot pour chausser le seul soulier offert à leur désir de stabilité.

Trois candidats demeuraient en lice au cours des discussions, deux qui avaient le soutien des minoritaires, alignant les louanges objectivées marquant la qualité de leur dossier, alors que la troisième était tenue à bout de bras par la majorité, au nom du caractère innovant et passionnant de ses démarches scientifiques. Elle recueillit finalement l’adoubement du jury, les minoritaires étant compensés sur d’autres types de postes.  Jusque-là, une banale histoire d’union arrangée. Mais je dois ajouter que cette structure de recrutement ne constituait point l’étape finale d’accès à l’hymen ; certes, le bureau suivant se comportait usuellement comme une chambre d’enregistrement, mais dans le cas d’espèce son rôle fut tout autre.

En effet, peu après, un minoritaire découvrit que l’heureuse élue était la compagne d’une éminente voix de la majorité, ce fait anodin n’ayant pas été évoqué auparavant. A ses yeux, il s’agissait d’un vrai scandale, les motifs des affinités électives apparaissant dès lors bien plus de l’ordre de l’amour courtois que de celui du cabinet de curiosités. Portant l’affaire devant l’institution et mettant en balance sa propre démission pour appuyer sa cause, le minoritaire gagna les faveurs de la chambre, qui répudia la savante désormais traitée comme une concubine. Bien sûr, les arguments retenus furent d’une tout autre nature, et l’on fit dire bien haut que c’était sur la base de leurs mérites et non de leur entregent qu’on avait jugé les prétendants.

Face à ce soudain revirement, la majorité entra en furie, tentant de mobiliser autour d’elle en arguant qu’un oukase politique s’était imposé face au consensus scientifique qui, lui, éprouvait les qualités essentielles des impétrants. Mais rien n’y fit, l’organisme demeura stoïque et maintint hors de son royaume la concubine au parfum de scandale. Fort heureusement, dans la vraie vie de laboratoire, la libido sciendi parfois triomphe : l’année suivante, la minorité désormais amputée ne put s’opposer à ce que cette candidate pénètre enfin, en pleine gloire, dans les appartements qui lui étaient depuis longtemps promis. Les jeux de l’amour de la science ont peu à voir avec ceux du hasard.

1 commentaire

Classé dans Recrutements